Depuis la crise des réfugiés, on entend souvent parler de « valeurs européennes ». Mais personne ne se pose la question pourtant évidente: qu’est-ce qu’une valeur européenne?

S’agit-il d’un principe d’action partagé par tous les états membres ? Une notion immuable voulant définir une éthique européenne en construction ? De facto, les « valeurs européennes » ont été inscrites noires sur blanc dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne en 2000. Mais l’ambiguïté demeure. Que comprendre dans « l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité » ? Le Traité de Lisbonne en 2007 ne nous aide guère plus. Ce dernier garantit, sans jamais définir, le respect de la dignité humaine, de la liberté, de la démocratie, des droits de l’homme (y compris des minorités)… Les valeurs communes aux Etats-membres seraient « la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité, l’égalité entre les femmes et les hommes ». Problème : aucun pays européen ne respecte ces valeurs européennes dans leur totalité, leur complexité et leur multiplicité. Ces traités semblent donc à la fois apragmatiques et utopiques ; incapables de répondre à la question : « qu’est-ce qu’une valeur européenne, concrètement ? »

Le problème est donc sémantique. Le livre de Frank Baasner, directeur du DFI (institut franco-allemand), est une référence à ce sujet. Dans Europe, l’avenir d’une idée, il montre notamment en quoi l’Europe est animée par un « système de valeurs dynamique » et non statique. Pour le dire autrement, l’Europe est en construction identitaire et son histoire, si elle influence ses valeurs, ne les fixe pas. Parler des valeurs communes de l’Europe sans référence aucune, ce n’est pas définir ce qu’est l’Europe, mais construire arbitrairement par le langage ce qu’elle devrait être.

L’Allemagne prétend ainsi réifier les valeurs européennes via sa politique d’accueil des réfugiés. Et pourtant, ces valeurs ne semblent pas vraiment partagées par des pays membres comme la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie ou la Hongrie. Tous se sont hissés contre la politique des quotas de réfugiés proposés par la Commission européenne.

Dans le discours Allemand, définir l’Europe par des valeurs faussement absolues permet de légitimer l’ouverture des frontières aux réfugiés, et a contrario de rendre illégitime toute politique de fermeture des frontières. Les réactions des Etats membres non favorables à l’accueil des réfugiés illustrent simplement, faute de consensus clair et défini, les différentes résonnances que les « valeurs européennes » peuvent avoir dans l’esprit des représentants. Cela a créé une mésentente fratricide entre les acteurs politiques européens. La politique hongroise, qui assure défendre les « valeurs chrétiennes » de l’histoire européenne, s’oppose ainsi en tous points au gouvernement Allemand qui affirme défendre de son côté des « valeurs européennes ». Quelle est la différence ? Cela explique-t-il le refus des réfugiés d’un côté, et l’accueil massif de l’autre ? Ou avons-nous bel et bien à faire à une appropriation autoritaire d’un terme indéfini pour justifier des prises de décision politiques?

Le contexte actuel de la crise des réfugiés donne tout son sens à la question des « valeurs européennes » car elles doivent se manifester explicitement. Il n’est plus question de termes flous comme « respect de la dignité humaine ». La divergence des interprétations fait d’ailleurs que la politique appliquée est très différente d’un pays à l’autre. Et il faut pourtant trouver un accord commun, un palimpseste des valeurs européennes ! Cet accord commun définira l’Europe bien plus que le traité de Lisbonne ne définit les valeurs européennes. Mieux : il explicitera le traité de Lisbonne.

En résumé l’Europe se construit sous nos yeux mais ne s’actualise pas. L’existence de l’union ne saurait devancer son essence, dirait Sartre. Les décisions d’aujourd’hui construisent l’Europe de demain. Il n’y a pas de modèle à suivre, mais une Union à construire, à renforcer, à définir.

En parallèle de la structure institutionnelle de l’Union européenne se construit aussi une citoyenneté européenne. Jamais les citoyens européens ne se sont senti aussi européens que durant cette crise des réfugiés. Pour la première fois, l’Europe des 28 doit trouver un accord commun qui ne concerne pas seulement le domaine économique, mais aussi politique, social et éthique. Tout le monde ou presque se sent impliqué dans cette politique générale : de la Lettonie qui diffuse des spots télévisés éducatifs sur la nécessité d’accueillir des réfugiés, à Strasbourg en France qui a mis en place un numéro vert pour que chacun puisse apporter sa pierre à l’édifice… Les actions citoyennes suivant la ligne de conduite européenne sont possibles et encouragées par les médias des différents pays membres. On se sent d’autant plus citoyen européen lorsque nos actions sont en accord avec la politique commune. La crise des réfugiés nous rendrait-elle alors individuellement plus européen ?

Un accord permettrait d’optimiser cette « citoyennisation ». Mais faut-il que les valeurs européennes instituées soient imposées de force aux pays ne les partageant pas ? Fin juin 2015, la Cour Suprême avait légalisé sans préavis le mariage homosexuel dans l’ensemble des Etats-Unis. Un symbole fort qui a contribué à renforcer l’unité nord-américaine. Ce sont peut-être de telles mesures qui permettraient de définir les « valeurs » dont l’Europe se revendique. L’on voit bien en tout cas l’enjeu de la crise des migrants pour l’Union : elle possède l’occasion unique de se définir sur la scène internationale. Lorsque le président turc Erdogan évoque à Bruxelles le laxisme des politiques de l’Union européenne quant à l’accueil des migrants, il prouve déjà une chose : l’Union forme un bloc sur cette question. Maintenant, quelles valeurs voulons-nous donner à ce bloc? La page n’est ni tout à fait blanche, ni tout à fait écrite.