Tribune

Comme beaucoup de parisiens et de français, je n’ai pas dormi le soir du 13 novembre2015. Des cris, des sirènes, des hélicoptères, on appelle fébrilement ceux qu’on aime, on pleure, on hurle, on souffre. Mais mes amis et moi, le lendemaincontrairement aux 130 victimes, nous avons eu cette chance d’être vivants et de pouvoir marcher à nouveau dans Paris. Paris sous les larmes. Paris, ville lumière qui s’est consumée, une balafre inscrite par la haine, la violence et le fanatisme. Paris, qui comme Tunis, Beyrouth, San Bernardino, ou le Caire doit enterrer ses morts et tenter de penser l’avenir après l’horreur. Sans oublier les villes syriennes ou irakiennes, pour qui l’Etat islamique se conjugue au quotidien et dans une intolérable permanence. Après un attentat, la douleur est puissante, et puis très vite c’est l’incompréhension. Les visages des terroristes surgissent dans nos journaux et se mêlent aux témoignages des rescapés. Nos vies s’engouffrent dans ces lectures, et on en ressort sonnés. Une seule question : Pourquoi ? Ou plutôt, pour quoi ? Tenter d’expliquer l’inexplicable, voilà qui donne le vertige. Mais pourtant il le faut, il faut chercher, fouiller, sonder, retourner : sinon d’autres le feront à notre place, abrégeront la multitude, feindront d’avoir trouvé un dénouement convenable, et là seulement nous pourrons dire que nous avons réellement tout perdu.

C’est avec l’esprit indocile qu’on écoute les débats qui agitent sa propre société au lendemain d’un attentat. Un exercice essentiel de reconstruction collective et de compréhension. Le chemin sera long et grave, il s’ajoutera pour la France à celui emprunté depuis les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hypercacher en janvier. Très vite, c’est la question religieuse qui a occupé une place privilégiée dans les échanges ainsi que dans l’espace politiqueLa France connait un phénomène sans précédent : la radicalisation de jeunes qui adhèrent à une vision corrompue de l’islam, fondée sur une doctrine antisociale, ultra-violente et destructriceLire les témoignages des parents et des proches de ces terroristes est édifiant à beaucoup d’égards : tandis que certains étaient très religieux depuis plusieurs années, d’autres se sont tournés vers la religion quelques semaines avant de partir pour la Syrie, ou bien se sont radicalisés en prison après avoir commis des délits mineurs. La plupart sont très jeunes et se trouvent être à un âge auquel tout est possible, un âge auquel la dernière idée que l’on puisse avoir est probablement de se faire exploser au milieu d’un stade ou d’une salle de concert. Pour beaucoup, ils sont nés et ont grandi dans le même pays que nous, ont fréquenté les mêmes écoles et les mêmes rues. Pourtant, ils se retrouvent à égorger des innocents dans le nord de la Syrie, ou à abattre un groupe d’amis qui prend un verre à la terrasse d’un café du XIe arrondissement. Leur itinéraire fait froid dans le dos, il est souvent teinté de mauvais choix, de misère affective et sociale, de mal-être et de mauvaises rencontres. Beaucoup plus que religieux, il faut analyser ces situations comme étant des phénomènes sectaires d’endoctrinement et d’accaparement des consciences. La religion sembleici secondaire, elle sert de cautionnement et de couverture pour un besoin de déchainement haineux et ultra-violentLe Captagon, la « drogue des terroristes », produit d’ailleurs des effets euphorisants et deshumanisants. Il est utilisé en Syrie par les djihadistes et des seringues ont été retrouvées dans les appartements de certains des terroristes du 13 novembre, dont Salah Abdeslam.

Le terrorisme islamiste représente un danger grave pour nos sociétés et nos libertés, mais il doit être combattu pour ce qu’il est : autrement dit, comme une doctrine totalisante et violente, et non pas comme un courant religieux. Les accusations dressées contre la communauté musulmane française sont honteuses et erronées.  Plus que jamais, l’école –et à travers elle la société– se trouve investie d’une mission fondamentale d’émancipation des consciences. A court terme, déradicaliser doit passer par un travail de déconstruction des discours extrémistes violents.Il est urgent de détacher le terrorisme de la question religieuse, d’une part pour éviter d’en subir les conséquences dramatiques dans nos urnes, et d’autre part pour que ces jeunes cessent de chercher un salut religieux dans la haine et la négation brutale de l’autre. A long terme et à l’échelle globale de la société, il s’agit d’orienter le débat et les solutions vers des considérations sociales et politiques : s’interroger sur les discriminations, l’accès à la culture, ainsi que la répartition des richesses, du pouvoir et de la prise de parole au sein de l’espace public. Il est par ailleurs intéressant de noter que ces questions se jouent alors que dix ans nous séparent des émeutes de décembre 2005 dans les banlieues.

Je ne vois pas de question religieuse ou raciale. Je ne vois que des humains, et d’autres qui ont choisi de ne plus l’être.