On ne compte plus les articles et éditoriaux vantant Poutine à demi-mot pour avoir envoyé ses troupes dans le bourbier syrien. Fin stratège, chevalier blanc ou encore sauveur de l’équilibre mondial, le chef de la Fédération russe ne mérite pourtant pas tant d’éloges. Si les Russes sont, ou ont été, de brillants joueurs d’échecs, c’est aller vite en besogne que d’annoncer la victoire de la stratégie de Vladimir Poutine dans cette guerre-civile où se joue tout bonnement l’équilibre du Moyen-Orient.

Une stratégie : Affaiblir les monarchies pétrolière à travers un conflit Sunnite/Chiite

Depuis le 30 septembre, la Russie apporte un soutien militaire au régime de Bachar al-Assad, son seul allié dans une zone dominée par les forces américaines et celles de l’OTAN. Pour Poutine et son administration, l’intérêt est multiple : maintenir une base navale dans la zone portuaire de Tartous en Méditerranée, protéger les minorités chrétiennes assyriennes et empécher le retour des djihadistes tchétchènes.

Mais surtout, en intégrant le conflit, Poutine saisit l’occasion en or d’affaiblir les monarchies pétrolières du Moyen-Orient, notamment les Saoudiens, Sunnites, qui ont justement financé la révolte des Tchétchènes en Russie entre 1994 et 1996. Abandonner Assad reviendrait alors à laisser le champ libre au retour des Sunnites en Syrie, ce qui fermerait la route qui va du port de Tartous, au Nord, à Bagdad et Téhéran, jusqu’au Golfe Persique. Un scénario impensable pour la Russie, dont les intérêts seraient directement mis à mal.

Pour se faire, la Russie fait alliance avec les Chiites, principalement l’Iran, le Hezbollah libanais, le nouveau gouvernement d’Irak et, bien sûr, les Alaouites de Syrie, branche du Chiisme. Le but étant de pousser à la révolte les populations Chiites sous contrôle Sunnite, d’où le besoin de maintenir la continuité territoriale allant du Nord de la Syrie jusqu’à l’Iran de façon à pouvoir continuer d’envoyer des hommes et des armes vers la côte Est du Golfe Persique et vers le Bahreïn, régions à population majoritairement Chiite. Les Russes et les Chiites ont besoin d’Assad. Avec cette alliance, Poutine pourrrait mettre fin à la domination américaine au Moyen-Orient et faire tomber les monarchies Sunnites en cas de victoire, ce qui pourrait aboutir à une hausse du prix du pétrole. Une bonne chose pour la Russie, qui doit vendre son baril à 107 dollars pour maintenir son équilibre budgétaire alors que la moitié de ses revenus proviennent des exportations pétrolières.

Preuve de cette coopération : le déploiement des troupes iraniennes en Syrie sous le commandement du général Qasem Soleimani, qui avait rencontré Vladimir Poutine et son ministre de la Défense Sergueï Choïgou en juillet pour planifier un renforcement de l’aide militaire au régime Al-Assad. A l’époque pourtant, le Kremlin avait démenti la rencontre, alors que le département américain protestait auprès de la Russie, qui n’avait pas annoncé ce voyage malgré les sanctions votées au Conseil de sécurité de l’ONU contre les responsables du programme nucléaire iranien, dont faisait partie le général Soleimani. Mais avec Poutine, nous ne sommes plus à un mensonge près.

 

 

Un mode opératoire : la démonstration de force et le mensonge

La Russie devait soi-disant intervenir en Syrie pour lutter contre les troupes de Daesh. Pourtant, depuis le début de son intervention, les Russes ont surtout frappé les autres groupes rebelles, notamment le Front Al-Nosra, branche d’Ail-Qaïda en Syrie, mais aussi Ahrar Al-Cham et, surtout, l’armée syrienne libre, soutenue et financée par le France er les Etats-Unis, entre autres. Tous ces groupes gagnaient du terrain contre l’armée de Bachar Al-Assad depuis le printemps et commençaient à approcher la région du Lattaquié où se trouve…la seule base russe en Méditerranée.

La cible première de la Russie n’est pas Daesh. Depuis le début, la stratégie Poutine repose sur un mensonge. Et après le mensonge vient le bluff. Si l’Histoire se répète, alors on verra que Poutine frappe fort, que Poutine fait éclat, mais que Poutine ne tient pas. Rappelons-nous de ses échecs en Tchétchénie, en Géorgie, en Ukraine et même en Biélorussie. L’objectif stratégique de Poutine était de maintenir ces pays dans l’orbite de Moscou. Mais la Tchétchénie, qui fait partie de la Russie, est devenue un territoire indépendant après une guerre sanglante à souhait, qui avait justement pour but de mater la rébellion indépendantiste. Poutine a été forcé d’accorder une quasi-souveraineté à son ancien pantin Ramzan Kadyrov, qui se permet maintenant de le menacer de faire tirer sur sa police si elle pénètre sur son territoire. La Tchétchénie est plus petite que la Bretagne et la Fédération de Russie est le pays le plus étendu du monde. Si c’est une partie d’échec, alors le pion attaque le roi.

En Ukraine, Poutine s’est emparé de la Crimée sans trop de difficultés. Tout le reste du pays devait suivre, mais tout ne s’est pas passé comme prévu. Le peuple ukrainien s’est levé contre l’envahisseur et a court-circuité une armée démotivée, corrompue et gangrénée d’espions des services de renseignements russes du SVR. En Géorgie non plus, les autorités ne sont plus en odeur de sainteté avec la Fédération de Russie qui a reconnu l’indépendance des séparatistes de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud à l’issue d’une courte guerre en août 2008, et installé ses bases militaires dans ces deux régions. En mars, Moscou a même signé une série d’accords avec l’Ossétie du Sud, lui permettant d’étendre son contrôle sur ce territoire de 50 000 habitants. Les Géorgiens soupçonnent ainsi la Russie de vouloir faire passer en Ossétie du Sud une partie de l’oléoduc reliant Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan, au port géorgien de Soupsa sur la mer Noire, qui est destiné aux marchés européens. Une vive source de tensions. Comme en Ukraine, le peuple était pourtant naturellement, culturellement et historiquement proche de la Russie. Tout a changé à force d’agressions militaires, d’invasions et d’annexions larvées.

Et même la Biélorussie du président/dictateur Loukachenko, d’habitude si docile face au Kremlin, se rapproche de plus en plus de l’Union européenne depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, de peur de subir le même sort. Partout où Poutine passe, la révolte s’en suit. Contrairement à ce que nous chante la propagande du Kremlin et de ses supporters, son but n’est pas de mettre fin à une politique internationale qui ne respecte pas la souveraineté des nations mais, bien au contraire, de faire prévaloir la loi du plus fort au service de la Russie.

Bon tacticien, peut-être. Bon stratège, pas sûr. Poutine nous a prouvé à maintes reprises qu’il n’était pas champion d’échec. Espérons que les Syriens n’en fassent pas les frais.

Clément Martinet