La RATP pète un câble et ses usagers ne voient plus le bout du tunnel, devenus prisonniers des catacombes métropolitaines.

Retour sur l’expérience de Marie, victime d’un pouvoir aussi ferroviaire qu’arbitraire.

 

(crédit ratp.fr)

16 heures et 52 minutes, ligne une, Charles de Gaulle-Etoile. Marie monte dans sa rame fétiche. Elle a rendez-vous avec Lucie B. au ‘’café des phares‘’ à Bastille. Rien de révolutionnaire aurait pensé l’homme de la 5ème république mais tout de même, l’étudiante en école de commerce est attendue. Ecouteurs vissés dans les oreilles, 20 minutes en main il lui en faut seulement deux pour réaliser que quelque chose ne tourne pas rond. La tension monte, il y a de l’électricité dans l’air, mais plus dans les câbles qui alimentent le tube sous-terrain. La sprinteuse des lignes de métro a été stoppée net entre Etoile et George V. Faux départ, Marie n’y croit pas. Elle a beau être encore sous la plus belle avenue du monde, tout ça semble pourtant être un cul de sac. D’autant plus que tous ceux de la rame ont manqué de s’étaler entrainant avec eux leurs propriétaires trop soucieux de leur hygiène pour se tenir à la barre.

La voix féminine aussi douce qu’agaçante dénonce dans un français aussi parfait que son japonais la sentence fatidique. Et d’ailleurs, les nippons commencent à s’inquiéter. Il y aurait un problème technique. Pour la parisienne de terrain qu’est Marie, rien de troublant. Le métro est un peu une parisienne lui aussi. Toujours pressé il a ses caprices de temps en temps. Mais là, la situation est critique. La voix off crache en boucle le même message couvert par les bruits de ceux que reçoivent les passagers. La rame vibre au rythme des « t’es où ? » « Ça fait déjà 15 minutes que je t’attends ! » affolés. Un autre crachouillis couvre ce brouhaha. Une veste kaki-caca d’oie s’agite. C’est de sa poche que s’échappe un filet presqu’inaudible pour une oreille non aguerrie mais que les désormais prisonniers de cette cage métallisée ont reconnu. Sa couverture bat de l’aile. C’est un agent de sureté !

 

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(crédit Huguesvincent2000)

Normalement fuit comme la peste, tous les bagnards fixent l’indic qui détient peut-être dans sa poche trouée le secret de leur procès arbitraire qui les condamne à errer six-pieds sous terre. Et à voir leur tête on peut y lire l’éternelle question : « Mais pourquoi ça m’arrive à moi ». Existentialisme qui, entre parenthèses, peut se résoudre par un habile « Parce qu’il faut bien que ça arrive à quelqu’un » mais la vérité est parfois dure à avaler. L’agent lui ravale la sienne. Il sait pourtant que certains ont été libérés sous caution d’un ticket.

La voix-off vole à son secours et le kaki-caca d’oie reprend du poil de la bête. Sans jamais commettre de lapsus irréversible et s’exprimant dans un novlangue propre au régime ératépéïen (RATP-ïen pour les plus lents) elle martèle : « Vous allez être évacués ». Marie s’inquiète, elle n’a pas précisé si des masques à oxygène tomberont en cas de dépressurisation de l’appareil ni même comment on peut accéder aux toboggans.

Elle prend son mal en patience et son téléphone en main. Dieux soi loué, il lui reste des vies sur Candy Crush. Les slogans de propagande continuent de s’échapper des haut-parleurs. D’aucuns, politiques ou simples aventurières des temps modernes, y passent des « moments de grâce » et trouve le voyage romantique. Les détenus du 22 janvier eux, en guise de « rencontres incroyables », aimeraient bien dire deux mots à Elisabeth Borne présidente de la RATP.

Mais soudain la lumière apparaît. Marie n’est plus à Etoile, pas encore au ‘’café des Phares‘’ mais reverra bientôt celle du jour. Enfin, s’il fait encore jour.

La voix off change de disque. Un « agent haut gradé » va venir les délivrer. Comprendre un apparatchik qui a bien voulu se jeter à l’eau. Après avoir coupé le jus, sinon c’est dangereux.

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Un par un les détenus défilent à la chaine et passent la porte des ténèbres. Les consignes sont strictes : « Ne marchez que sur les planches de bois ». Les pieds fatigués de cette longue journée s’exécutent, minutieusement. Ils ne s’étonnent même plus de tomber nez-à-nez avec quelques rats, surpris eux de voir des rongeurs taille 42 piétiner leurs plates-bandes.

 

 

Au bout de quelques minutes, tous ont vu la lumière au bout du tunnel et se réjouissent de faire un pied de nez à la prophétie. Leur dernière heure n’a pas sonné mais celle de leur calvaire oui.

Sans demander son reste Marie se faufile et disparaît dans les couloirs sinueux. Cela fait maintenant 143 minutes qu’elle n’est pas sortie à l’air libre et ses poumons commencent à manquer de pollution. Avec une petite appréhension elle s’engouffre dans le RER A dont la réputation n’est plus à faire.

Nation. La voix off la poursuit sans pourtant donner d’explications et encore moins d’excuses. Ce n’est pas le genre de la maison. Pourtant, on peut encore espérer que la RATP sera mise en examen pour détention illégale d’usager pressés.

20 heures 15, Marie enfonce rageusement sa clé dans la serrure. Pas de café pour aujourd’hui Marie va se coucher. Demain elle ne prendra pas le métro mais le vélo, en plus c’est écolo !

 

vélib