« Notre ennemi, c’est Daech » avait déclaré François Hollande devant le Parlement après les attentats du 13 novembre dernier à Paris. Des ennemis, la France en a beaucoup, mais elle en attaque peu. Parmi les groupes islamiques travaillant à la mort de l’Occident en général et du pays des Droits de l’Homme en particulier, on trouve ainsi en tête de liste Al-Qaïda. L’organisation désigne d’ailleurs l’hexagone comme sa cible numéro 1. Faut-il alors rappeler que les attentats contre Charlie Hebdo n’ont jamais été revendiqués par Daech, mais par la branche la plus dangereuse d’Al-Qaïda, Aqpa ? Il semblerait que oui puisque cela n’a pas été fait lors des commémorations. Daech n’est donc qu’un ennemi parmi d’autres. Dans ces conditions, pourquoi la France ne bombarde que lui et n’œuvre pas aussi frontalement à l’encontre des autres groupes ? Al-Qaïda et Daech sont de véritables frères ennemis. Bien que les deux défendent la vision d’un Islam salafiste, djihadiste et anti occidentaliste avec comme objectif la mise en place d’un califat d’envergure mondiale, ils demeurent en profond désaccord sur les méthodes à employer pour atteindre cet objectif. Les premiers veulent d’abord répandre le djihad et ensuite imposer le califat, tandis que les seconds préconisent l’inverse : prendre possession d’un territoire et l’agrandir en répandant l’Islam partout dans le monde. L’origine de la scission entre Daech et Al-Qaïda le 29 juin 2014 provient de cela.

Depuis, beaucoup d’organisations terroristes ont choisi de se rallier à l’un ou à l’autre. Boko-Haram au Nigéria, l’Etat Islamique de Libye, le Wilayat (dans le Sinaï en Egypte) et l’Etat Islamique au Yémen sont ainsi rattachés à Daech tandis qu’Al-Qaïda bénéficie du soutien de huit factions situées notamment au Maghreb, dans la péninsule arabique, en Syrie avec le front al-Nosra, au Sahel, en Somalie et même dans le sous-continent indien. Dans les faits, Al-Qaïda est moins puissant, bénéficie d’un nombre moins élevé de recrues mais dispose d’appuis territoriaux mieux répartis dans le monde musulman.

Alors que la coalition internationale s’attaque principalement à l’Etat Islamique au Levant et en Syrie, il convient donc de prendre la mesure de la menace Al-Qaïda. Comme nous le rappelons dans l’introduction, c’est bel et bien Al-Qaïda qui a formé et entraîné les frères Kouachi pour commettre les attentats contre Charlie Hebdo. C’est aussi Al-Qaïda – via sa branche locale somalienne Al-Shaabbab – qui a revendiqué l’attentat le plus meurtrier de ces dernières années avec 147 morts lors d’une prise d’otage dans un collège kenyan le 2 avril 2015. Pourtant, les collimateurs de la coalition internationale ne ciblent jamais le front Al-Nosra, qui a prêté allégeance à Al-Qaïda depuis la Syrie. Le Canard Enchaîné du 6 octobre 2015 rapporte même que : « Les pilotes américains et alliés ont, voilà plus d’un an, reçu l’ordre de ne jamais balancer le moindre missile sur ces héritiers de Ben Laden. Une interdiction encore valable aujourd’hui. » Leurs alliés, le groupe rebelle salafiste Ahrar al-Sham, étaient même présents lors des négociations pour la paix à Genève !

Même si Daech venait à disparaître en raison de son existence qui ne dépend que de son emprise territoriale instable, la « pensée » djihadiste lui survivra ainsi à coup sûr, ne serait-ce qu’à travers Al-Qaïda. Qu’adviendra-t-il alors des kamikazes en puissance voulant sublimer les pulsions de mort de leur frustration existentielle à travers la religion ? Les bases territoriales d’Al-Qaïda, avec ses appuis territoriaux répartis à intervalles presque réguliers du Sahel jusqu’à l’Inde, mettent à disposition des fanatiques un service de proximité qui n’exige pas, comme pour Daech, la venue en un lieu précis. En outre, si l’Etat Islamique était vaincu

sur le territoire irako-syrien, les groupes lui ayant prêté allégeance pourraient tout à fait s’allier à Al-Qaïda. Ne risque-t-on pas alors de renforcer ce dernier en affaiblissant ou en détruisant l’autre ?

D’autant plus qu’au-delà de cette dualité, il existe une multitude d’autres groupes terroristes islamiques dont la menace n’est pas suffisamment grande à l’échelle internationale pour en tenir compte, mais qui n’attendent que leur jour de gloire. On trouve ainsi, entre autres, le mouvement islamique du Turkestan oriental présent surtout en Chine, l’Ansar Dine au Mali qui compte plus de 800 soldats et bien entendu les talibans d’Afghanistan et du Pakistan, revenus sur le devant de la scène lors du récent attentat perpétré contre les Chrétiens en plein dimanche de Pâques. Les informations sur ces groupes sont limitées et le doute persiste quant à leur rattachement ou non à d’autres. Mais il suffit qu’un seul prête allégeance pour qu’il devienne ennemi de la France, ou d’un pays de la coalition, et attire de nouvelles recrues.

Repenser l’éducation

Tout cela laisse donc penser que ce n’est pas en s’attaquant aux branches que l’arbre disparaîtra. « Certes, il faut réduire les groupes terroristes » comme le souligne Mathieu Guidère, Professeur des universités interviewé dans Le Figaro du 22 janvier 2016, « mais cela restera un coup d’épée dans l’eau s’il n’existe pas parallèlement une solution politique et diplomatique. » Les bombardements sont donc utiles en raison du danger imminent, mais sur le long terme, rien n’est moins inane. S’attaquer aux mouvances djihadistes prônant la violence comme moyen d’accession à une fin demande alors avant tout de repenser la structure même de nos sociétés. Pourquoi la France est-elle le pays d’Europe qui fournit le plus de soldats à l’Etat Islamique ? L’importance de l’éducation ne cesse d’être appuyée mais l’Etat français n’a pas vraiment fait dans le préventif jusqu’à présent.

Depuis les attaques, le Ministère de l’Education se targue d’avoir distribué au personnel éducatif des livrets listant les « symptômes » à identifier chez les jeunes pour déterminer ceux qui se sont radicalisés ou ceux qui sont en passe de l’être. La pertinence de ce dispositif est pour le moins discutable puisque l’art de la dissimulation – la taqiya – fait partie de la stratégie terroriste. Une personne radicalisée peut ainsi boire, fumer, serrer la main aux femmes et même porter une croix dans le simple but de ne pas éveiller les soupçons. Même s’il a montré certaines preuves, le dispositif est alors plutôt simple à contourner pour les soldats les plus déterminés des organisations terroristes.

Parmi les autres mesures phares : l’enseignement moral et civique. La Ministre de l’Education Najat Vallaud Belkacem est revenue sur cela dans le Supplément du 24 janvier dernier, émission présentée par Ali Baddou sur Canal + : « Depuis janvier […] on a l’enseignement moral et civique à raison d’une heure par semaine en primaire et une heure tous les quinze jours en collèges et lycées. » Au programme de ce cours : débats argumentés ou réglés, dilemmes moraux, discussions à visée philosophique et méthodes de clarification des valeurs avec en filigrane l’analyse de l’actualité et des médias. Si l’intention est louable, est-on bien sûr qu’une heure de cours toutes les deux semaines soit suffisante pour que les 30 à 40 élèves d’une classe puissent s’exprimer ou du moins trouver leur place dans le cours ? En outre, quelles connaissances les collégiens et les lycéens seront-ils en mesure d’intérioriser sinon de comprendre avec seulement une vingtaine d’heures par an de cet enseignement ? Et puis, cette vingtaine d’heures suffira-t-elle à contrebalancer l’influence des sites djihadistes que les jeunes fanatiques peuvent consulter à leur guise ?

Ces mesures s’ajoutent à la campagne française « Stop djihadisme », campagne dont la pertinence est également critiquée, comme le relaie Slate dans un article comparatif entre la France et l’Angleterre à propos des méthodes utilisées pour prévenir de la radicalisation. Plutôt que de donner la parole à des Syriens ou à des djihadistes repentis – à l’instar de l’Angleterre – l’hexagone préfère ainsi les clips à effet coup de poing, les témoignages de parents désemparés dont les enfants sont partis faire le djihad et la déconstruction par des spécialistes des vidéos de propagande. L’article de Slate note aussi, avec cynisme, que « la campagne française, assez peu subtile […] résume le djihadisme à l’Etat Islamique ».

Finalement, le problème n’est pas que la coalition internationale n’attaque que Daech, mais plutôt que ces attaques créent un focus médiatique sur ce groupe, qui n’est en réalité qu’un épiphénomène de la menace djihadiste. Al-Qaïda fut vite oublié après Charlie Hebdo. Or, si l’Etat Islamique venait à être éradiqué, il n’emporterait pas dans sa tombe l’idéologie qui l’a engendré. C’est donc en cela que l’attention doit être portée non uniquement sur Daech mais aussi sur les autres groupes terroristes et islamiques, et que les bombes ne sont effectivement qu’un « coup d’épée dans l’eau » si rien n’est fait en parallèle pour repenser les structures éducatives et sociétales. François Hollande se trompe alors : notre ennemi n’est pas exactement Daech, mais le totalitarisme islamique. On se demande aujourd’hui qui sera touché en Europe après Bruxelles, mais peut-être faut-il aussi se demander qui succédera à la barbarie de l’Etat Islamique une fois celui-ci délogé de son territoire.