On va se calmer tout de suite à propos de Molenbeek. La frontalière de Bruxelles n’est ni un ghetto ni un nid à djihadistes. Pas plus Arabe que Belge, pas plus communautaire que Knokke, ici les différences ne pèsent pas, elles se mesurent. Alors que les passions se déchainent depuis les attentats de Paris autour de cette ville aux 96 000 âmes, c’est le moment de remettre les choses au clair : on se fait chier à Molenbeek, et tout le reste n’est que littérature.

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Je me balade dans le cœur feutré de l’Europe, ou plutôt dans une petite veine qui le pénètre. Une petite veine soi-disant nerveuse qu’on appelle Molenbeek-Saint-Jean. Tandis que j’avance, les nuages se dissipent dans le ciel comme une trainée de feuilles balayées par le vent. Son souffle est doux, c’est le début du printemps. Le soleil éclabousse d’un or éphémère les vitrines des boucheries hallal, des libraires coraniques et des boutiques de vêtements traditionnels, et je me fais chier. Oui, je m’ennuie, je m’emmerde, je tourne en rond.

Depuis qu’une mauvaise blague a frappé Bruxelles, et Paris un peu plus tôt, il paraît que c’est ici que converge la crème du terrorisme international. Une sorte de centre d’entraînement pour intégristes musulmans en colère, le Clairefontaine des djihadistes. Alors j’interroge les habitants pour démêler le vrai du faux, je les emmerde à mon tour pour savoir ce qu’ils en pensent. Et finalement ce sont eux qui me posent des questions.

« Vous avez fait toute cette route rien que pour venir à Molenbeek ? »

Je n’ai conduit qu’une heure depuis Lille mais Abdel, hagard, peine à comprendre ce qui me motive à me balader dans son quartier avec mon Reflex, que les angoissés du moment confondent avec un flingue, le temps d’une fraction de seconde. Nous sommes assis dans une pizzeria, place de la Duchesse de Brabant. Son regard navigue entre méfiance et amusement pendant qu’il m’explique qu’il a toujours vécu ici. Par toujours, il veut dire trente ans. C’est déjà pas mal. « Ici il ne se passe rien de spécial, et rien n’a changé depuis ce que vous savez ».

Mohamed, le patron, vit ici depuis 37 ans et il en a marre que les gens pensent qu’il n’y a que des Maghrébins à Molenbeek-Saint-Jean. Il y a, parait-il, toute une grappe de visages : « Des Brésiliens du côté de la voie ferrée, des Algériens le long du canal, des Turcs aussi, qui tiennent la plupart des garages, et puis il y a les Africains, les Nigériens, les Sénégalais, les Mauritaniens… Des Roumains, des Polonais aussi ». Il en oublie entre deux commandes. « Et il y a encore des Belges aux yeux bleus, en majorité ».

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A quelques pas de là, des enfants jouent au foot dans une cage en métal du parc Pierron. Ils jouent en compagnie d’un grand chien Malinois dressé au poil et doux comme une plume. C’est un pur race que sa maîtresse a nommé Mazal. Elle m’explique que ça signifie « bonne fortune » en hébreu, tandis qu’elle lui ouvre doucement la gueule pour me montrer la tache noire incrustée sur son palais, prouvant que ce n’est pas un bâtard. Amusé, je lui réponds qu’on est tous un peu issu d’une race bâtarde. Elle est d’accord, ça lui donne envie de me parler de ses voyages. Elle dit qu’elle a vécu à Jérusalem et Rio de Janeiro avant de débarquer à Molenbeek. Je m’efforce de la croire. On se dit au

revoir et elle me souhaite tout le bonheur de monde. Du bonheur, il y en a dans ce parc aux fondations modestes. Ici les visages cassés ne font pas la gueule. Ils vous saluent quand vous les saluez et se laissent photographier à condition de ne pas rester dix plombes. Rien d’incroyable, rien d’inattendu. Juste un parc où les gosses jouent pendant que leurs pères, leurs mères ou n’importe qui d’autre passe un moment au soleil.

En continuant vers la place communale, j’aborde Selim le poissonnier de la rue du Comte de Flandre qui fume sa clope contre un muret, même si c’est haram. « Comment c’est ici depuis les attentats ? Je trouve que les gens ont du stress dans leurs cœurs. » Et puis il devient moins poétique : « C’est la faute des familles tout ça. Moi quand je faisais une bêtise, mon père sortait sa ceinture et ça me calmait. Aujourd’hui si tu lèves à peine la main sur ton enfant, on t’envoie au tribunal. Aujourd’hui les gamins ils veulent tout, et ils sont prêts à tout pour l’avoir. Ils manquent de valeur et ça les corrompt, il n’y a pas que l’argent dans la vie. C’est cette avidité qui les a transformés, il fallait que leurs familles les recadrent ».

C’est la faute des parents. Ce discours, j’aurais pu l’entendre dans un petit village reculé, mais on va encore me dire qu’il y a un basculement communautaire et identitaire dans les quartiers populaires. Selim a à peine trente ans et il pense comme un de mes oncles du Périgord. Tous les réacs ne mangent pas forcément de porc.

Avant de me perdre définitivement dans ce grand bourgmestre, je me réchauffe un petit moment devant la mosquée du parvis Saint Jean-Baptiste. Pas de quiétistes et pas de barbus ici, ni même de djihadistes/intégristes/terroristes, mais des jeunes Pakistanais en train de jouer au cricket. C’est exotique. En revanche, pour le volet islamiste, on repassera. Ces jeunes se font engueuler par les anciens qui sirotent leurs cafés aux abords de la place, car leur balle ricoche parfois contre les voitures stationnées. Des jeunes qui jouent au cricket en pleine rue, c’est assez drôle à regarder. J’avais presque oublié que je séjournais dans le royaume de l’humour.

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Je finis ma journée en me faisant passer un coup de tondeuse à 5 euros chez un coiffeur qui ne paie pas de mine, dans une rue dont j’ai oublié le nom. A l’intérieur, Abdel Kader m’invite à m’asseoir. C’est un grand bonhomme massif qui commence fort ses phrases et les termine doucement, comme un air de piano. Le virtuose ne comprend toujours pas les derniers attentats. « Ces jeunes ils se font exploser -son accent bruxellois insiste sur le O de exploser- et ils pensent qu’ils vont aller au paradis pour ça. Mais quel paradis va vouloir d’eux, hein ? » Il rapproche son visage du mien, pour bien entendre ce que je vais lui répondre. Mais je ne réponds pas grand-chose. Personne ne sait vraiment quoi répondre en réalité, on a tous du mal à comprendre un attentat, peu importe les prétextes invoqués. « C’est la pauvreté qui nourrit la bêtise mon frère, ça fait du mal ».

Voilà tout ce que j’ai retenu de Molenbeek. A la recherche de l’exubérance, celle-là même qui colore l’existence, j’ai finalement trouvé le banal, qui l’engourdit. Mais j’ai aussi trouvé l’honnêteté, le sourire gratuit et le rire facile. Je me suis senti chez moi car Molenbeek est en Belgique. Et les Belges sont comme les Français, mais en mieux. La preuve en statue, devant le bâtiment de la Communauté française, qui nous rappelle que malgré les larmes et malgré les tragédies, on n’oubliera jamais de rire. Mais je n’en dis pas plus, maintenant c’est à vous de la découvrir.