Un jour un ami m’a dit : « Tu verras, le peuple en aura marre, il se rassemblera et ça ne tardera pas ». J’étais dubitatif, persuadé que l’idée était bonne mais irréalisable. C’est là que j’ai commencé à entendre parler de la « Nuit Debout ».

Le 31 mars, les manifestants contre la loi Travail se sont rassemblés Place de la République à Paris. Cette-fois ci, il n’y avait pas de cris, pas de pétards, pas de débordements. Les manifestants sont restés, ensemble, pour se réapproprier l’espace public. L’objectif a évolué : il ne s’agit plus uniquement de contester la loi Travail mais de pointer toutes les incohérences de la société. Peu à peu, le mouvement a gagné d’autres villes de France : Toulouse, Nantes, Strasbourg… Lycéens, étudiants, salariés, monde associatif et toutes catégories socio-professionnelles se sont rassemblés et ont occupé les places du pays. Tous ont l’envie de redonner de l’importance à la parole publique trop souvent monopolisée. Cela ressemble beaucoup aux écrits grecs que l’on a étudiés à l’université. Cette fois-ci ce ne sont pas que des mots… mais des actes !

Ça c’est ce que tout le monde connaît de la Nuit Debout, du moins dans son ensemble. De là, chacun a sa propre interprétation et son idée du mouvement. Je me suis demandé si Nuit Debout allait s’inscrire dans la durée. J’ai décidé d’aller prendre la mesure de l’événement et de ne me fier qu’à mon ressenti. Mes pas m’ont guidé tout naturellement sur la Place de la République à Lille, non pas pour faire un reportage, mais pour y « être ». J’y suis allé une fois. Puis une deuxième, une troisième fois… Un jour, j’ai arrêté de compter. C’était une pulsion chaque soir qui m’emmenait sur la Place.

 Autour de moi, ils s’appellent Jean, Frédéric, Emma, Charlotte, Sylvie, Thomas, Jacques, Rose, Paule… peu importe leur nom puisqu’au final, nous sommes tous des « Camille ».

Nuitdebout1

Qu’est-ce que cela signifie « s’appeler tous Camille » ?

Je ne connaissais personne au départ, puis j’ai vite compris que nous étions tous des « Camille ».* Les revendications sont différentes, mais un élément rassemble tout le monde : ce mouvement ne doit appartenir qu’au peuple et ne doit pas être politisé. Je conçois qu’il est facile de tenir ces propos. En faisant l’expérience de la Nuit Debout, j’ai adhéré à cette philosophie. Étant jeune journaliste, insatisfait de la politique et du système actuels, je suis aussi un Camille.

Mais il est possible aussi de parler en son nom propre. Ainsi, Maud se retrouve chaque soir sur cette place car elle est persuadée que « plus on rate, plus on réussit ». Quant à Pierre, il veut remettre « l‘humain au centre des préoccupations » et trouve cette initiative « belle ». Angel est heureux que « les gens se sourient et se regardent à nouveau ». Enfin, Mathilde souhaite se réapproprier « l’espace public pour revendiquer un meilleur accès au logement ». Le mouvement n’a pas encore d’idée concrète, mais la démocratie participative prend du temps.

Après l’euphorie des premiers soirs, ces sourires, ces regards expriment quelque chose de singulier et de déterminé. Les inconnus, rencontrés la veille, deviennent un espoir du lendemain. Tous sont convaincus : « Si le mouvement s’essouffle, au moins nous aurons eu la chance de voir des gens échanger, débattre, s’exprimer avec des gestes et respecter un temps de parole ». Oui, les gestes sont la clef de la discussion. Les « deboutistes » en ont appris plusieurs pour se faire comprendre au milieu de centaines de personnes : d’accord, pas d’accord, plus fort, je m’oppose, on se répète… A Lille, les « deboutistes » ont inventé le tac au tac pour répondre à quelqu’un en 30 secondes, pour ne pas perturber le débat en cours. Pas de brouhaha inutile, tout est cadré et bien structuré.

Nuitdebout2

Concrètement, que se passe-t-il à la Nuit Debout ?

A Lille, comme partout en France, des commissions se sont créées suite aux premières assemblées : « constitution », « fonctionnement », « logistique », « communication » et « environnement – mode de vie ». Petit à petit, le mouvement se met en place. Les référents changent chaque jour afin de ne pas monopoliser les actions et la parole. Chaque soir, les commissions débattent dès 18h30 pour présenter un compte-rendu à l’Assemblée Générale à 20h. Si les personnes ne sont pas présentes, un compte-rendu est disponible sur Internet. Les choses avancent à leur rythme et les « deboutistes » ne veulent pas brusquer les choses. La Place de la République a changé au fur et à mesure. Désormais, un pôle d’accueil est là pour informer les nouveaux arrivants. A cela s’ajoute le coin nourriture qui offre de la soupe, du pain et des fruits. L’odeur des légumes envahit le stand et réchauffe le cœur de toute personne s’arrêtant Place de la République pour manger un morceau. Sans oublier les ballots de paille où les guitaristes installés au coin du feu encouragent le mouvement et offrent un moment de partage. Enroulés dans leurs couvertures, la pluie et l’orage peuvent s’inviter à la fête, les « deboutistes » ne partiront pas et écouteront les sonorités de la guitare après plusieurs heures de débat et de discussion. Quelques actions ont vu le jour : des lectures publiques sont organisées quotidiennement ;  les vidéos sont traduites en anglais et pour les sourds-muets ;  ou encore le « massacre du printemps », action qui consiste à aller à la rencontre des industriels en criant « de l’argent il y en a, dans les rues du Panama ».   Si le calendrier s’est arrêté en mars pour ceux qui revendiquent le mouvement, les choses avancent. A l’heure où j’écris cet article, nous sommes le 17 avril. Quelle sera l’avenir de la Nuit Debout dans les jours à venir ? La base d’un rêve collectif ? Un mouvement qui tend à s’essouffler ? Avant de juger, faites l’expérience ! Vous ne serez pas déçus !

* « Camille«  est le pseudonyme utilisé par tous ceux qui s’expriment lors des assemblées de la Nuit Debout, ce mouvement n’ayant pas d’incarnation physique ou morale, et personne ne pouvant prétendre représenter les autres. – NdlC